La première guerre mondiale a laissé des traces durables dans notre région dite à l'époque "le front de Lorraine". Notre commune de Fréménil garde deux blockhaus à l'Ouest et à l'Est du village qui ont été décrits sur notre site il y a un an. Si le vestige militaire "Ouest"(côté Domjevin) est bien conservé, il mérite néanmoins une réelle mise en valeur. Le vestige militaire "Est" (côté Ogéviller) accuse un abandon regrettable, indigne des courageux poilus de 1916 qui y ont consacré leurs efforts, et qui, pour certains, dorment au cimetière militaire de Reillon tout proche. Pécisons qu' Edmond DELORME, Président de l'Association des Amis des Beaux-Arts et des Arts Industriels de l'Arrondissement de Lunéville, s'est longuement arrêté à la description de ces ouvrages bétonnés d'un réel intèrêt (voir son ouvrage "LUNEVILLE et son Arrondissement"-1927). De même, plus récemment, la Communauté de Communes de la Vezouze a rappelé dans son inventaire relatif aux monuments de la vallée de la Vezouze, ces deux ouvrages dignes d'intérêt (voir "Des Communes à Vivre"-2003). Le temps qui passe ne doit pas se traduire par une passivité synonyme d'une ingratitude regrettable. Les instances officielles se doivent de réparer cet oubli et de mettre en valeur ces monuments militaires qui méritent une visite sous la forme d'un itinéraire spécialisé : "la route des vestiges militaires".

La vie quotidienne dans nos villages retrouvant la Paix après le bouleversement violent qu'a été la terrible guerre mondiale, a récupéré beaucoup de matériel abandonné. Si le célèbre casque ADRIAN a servit pacifiquement de réceptacle pour "donner du grain aux poules", cependant que la gamelle ronde réglementaire et son couvercle étaient orientés à des fins culinaires comme moule idéal pour faire "le quatre-quart", la baraque ADRIAN qui avait servit de dortoir pour la troupe à l'arrière, a été reconvertie après achat par nos paysans en abri pour le matériel agricole après démontage, transport et édification pour leur destinée nouvelle. Notre village, après la guerre en a compté au moins six.

Les fers cornières avec crans et les "piquets tire-bouchons" destinés aux faisceaux de barbelés devant les tranchées, débarrassés de leurs fils en acier et de "leurs piquants " barbelés sont devenus piquets de parc.

Piquets de barbelés type tire-bouchon


La première période de reconstruction des villages (1918-1920) a été marquée par l'utilisation intensive des "éclateurs".

Il s'agit de monoblocs en béton de 0m45x0m45 épaisseur 0m10 dotés de deux épingles croisées en rond à béton de 10mm de diamètre facilitant la manutention pour la mise en oeuvre. Le poids unitaire dépassait les 50 kilos. Initialement ces pièces ont été prévues pour la protection du remblai des tranchées contre les "éclatements" des obus qui tombaient à proximité. En effet, ce revêtement bétonné s'est révélé efficace par un pavage pentu sur deux rangées. Mais les poilus pataugeant par temps de pluie au fond de leurs boyaux boueux qui avaient déjà réalisé des sols par utilisation de planches récupérées ou des assemblages de rondins (des charbonnettes) n'ont pas tardé à utiliser les éclateurs comme allées bétonnées plus confortables. Les soldats du Génie et les artilleurs ont compris très vite qu'un revêtement en béton des cheminements les rendant plus carrossables pour les pièces d'artillerie allait considérablement leur faciliter la vie surtout en zones boueuses. D'où les chantiers de fabrication "d'éclateurs" dans les régions dotées de carrières de sable (comme notre commune), ce travail relevant principalement des hommes du Génie (mais en cas de demande intensive toute main-d'oeuvre était mise à contribution).  Les éclateurs servaient aussi à monter un quadrilatère de protection, murs bétonnés à montage rapide, pour l'exécution d'un puits de mines et destruction de munitions ennemies non éclatées.

Utilsation d'eclateurs comme marche d'accès

Le sol d'une grange réalisé avec des éclateurs
Revenons en 1918.

Le front de Lorraine s'est fixé pendant les quatre années de guerre sans pour autant se traduire par une inactivité, en témoignent les différentes offensives et les nombreux morts qui reposent dans nos cimetières militaires (Reillon). En Octobre 1918 le Maréchal FOCH considérant que l'ennemi utilise le maximum de ses forces sur le front de la Marne, décide d'une ultime opération qui doit être déterminante. Elle aura lieu sur le front de Lorraine, considéré comme le point le plus vulnérable du front allemand. La date fixée est le 15 Novembre 1918. La direction de cette opération d'envergure est confiée au Général CASTELNAU qui disposera de 30 divisions. Le Général MANGIN aura son PC à Tantonville (88) et sera responsable du 2° Corps d'Armée dont le PC se situera à Einville, et du 6° Corps d'Armée dont le PC lui, est situé à Saint Clément.  Pour faciliter la progression de l'offensive française qui sera déterminante, le service du Génie doit réaliser la fourniture massive d'éclateurs qui vont être mis en place dans les forêts de Mondon et de Parroy. Les chantiers de production travaillent à plein rendement.

Pendant ce temps, que se passe-t-il du côté ennemi ?  Les allemands ont depuis longtemps fabriqué leurs propres éclateurs sous la forme de longrines bétonnées destinées au même usage que leurs homologues français mais beaucoup plus lourds. Ils offrent l'avantage de réaliser des tabliers d’aqueducs pour le passage des nombreux cours d'eau à franchir; mais leur poids élevé est souvent un handicap.  Les services d’espionnage allemands ne sont pas restés inactifs. Ils connaissent la date fixée pour l'offensive projetée par les français et ils sont au courant des importantes forces rassemblées... Voilà de quoi réfléchir.

L'Etat-Major allemand  prend rapidement une décision devant l'imminence d'une attaque d'envergure sur un front lorrain difficile à renforcer. Ce sera la demande d'armistice qui sera effective le 11 Novembre 1918 à 11 Heures....

Les canons se sont tus, la Paix est enfin revenue, il nous faut enterrer nos morts des deux côtés du front et il nous faut reconstruire nos villages.

Les granges et les écuries de nos fermes qui n'avaient connu que la terre battue, vont bénéficier d'un pavage bienvenu par l'utilisation des éclateurs retrouvés en nombre dans les forêts de Mondon et de Parroy.

Et c'est ainsi que bientôt un siècle plus tard nous retrouvons sous nos pas, dans nos maisons paysannes lorraines, les éclateurs de la grande guerre.


Jean SPAITE    Juillet 2011