Si vous interrogez un habitant du village qui a connu celui dont nous allons relater ( partiellement !!! ) la vie en posant cette question : " Vous souvenez-vous du Père DENIS ? ", vous avez droit inévitablement à cette réponse : "Le Père DENIS, mais bien sûr, avec ses grandes moustaches !.." Et oui, le détail physique qui caractérisait le personnage, c'était "ses moustaches".
De son vrai nom Désiré, Nicolas DENIS, il était né le 27 Juin 1891 à ANCERVILLER (54). Il avait fait la guerre de 14-18 et en était sorti avec le grade d'adjudant. La Paix enfin revenue, il fallait remettre en état les villages de la zone des combats. FREMENIL avait son église bien abîmée et notamment le plafond de sa nef complètement détruit. Nicolas DENIS, qui devait avoir une trentaine d'années à cette époque, exerçait alors le métier de plâtrier, a donc travaillé à la reconstruction du plafond de l'église et s'est acquitté de sa tâche par un travail impeccable. A côté de l'église, il y avait une petite maison (disparue aujourd'hui) où demeurait avec sa mère, Alice CONTAL. Le plâtrier compétent s'est marié avec la jeune Fréméniloise en 1924. Le jeune couple décide de se fixer à FREMENIL et ils devinrent parents de deux garçons : Louis et Jean.

Nicolas DENIS savait faire beaucoup de choses de ses mains : en plus du plâtre, il travaillait le bois comme menuisier-charpentier. Couvrir un toit entrait dans ses compétences et à l'occasion, il faisait de la maçonnerie. Comme tout le monde, à la campagne, il élevait des poules et des lapins, mais il était le seul à l'époque, à élever une paire de chèvres et un bouc. Un petit jardin, mais aussi une cheneviére convertie en potager lui assuraient les légumes pour la table familiale. Le train de vie qu'il menait était modeste mais il savait s'en contenter, agrémentant les menus quotidiens des récoltes gratuites de champignons, d'escargots, de mûres dont sa femme Alice faisait des confitures. Nicolas DENIS était un des rares habitants de la contrée a manger du hérisson! Comme les Manouches, les gens du voyage, avec qui il n'hésitait pas à parler !

Bien vite, il s'était laissé pousser les moustaches dont il savait se faire un ornement en retournant les pointes extrêmes. Cet aspect physique de moustachu l'avait fait entrer de bonne heure dans le rôle des personnages pittoresques, mais aussi doté d'une certaine sagesse. Il était devenu "Le père DENIS" et son avis sur bien des choses ne laissait pas indifférent.

S'il faisait son étape quotidienne au café du village, c'était pour un casse-croûte fait de pain, d'un morceau de lard ou de saucisse les jours fastes, ou de deux morceaux de sucre, voir rien les jours maigres. Mais toujours devant une chopine de vin rouge, ce vin dont il maculait sa belle moustache à chaque lampée et qu'il essuyait posément du revers de sa main. Il en profitait pour lire gratuitement le journal et, de ce fait, se tenait au courant des événements. Plus tard, quand il aura la chance d'avoir un poste de radio ( vers 1950 environ ) il prendra plaisir à écouter une émission sur l'histoire intitulée "La radio était là "faisant revivre des événements historiques. Il en parlait souvent.

Très patriote, le Père DENIS évoquait la grande guerre d'où il était rentré fort heureusement intact, en dépit des combats, avec le grade d'adjudant. Il se tenait prêt pour la suivante : Il avait sa "cantine "prête avec les habits militaires et surtout un sabre assez long qu'il exhibait à certaines occasions !!

Au cours de la 2° guerre mondiale, il reprit tout naturellement du service dans le groupe local de résistance, sous les ordres de Julien MALGRAS ; A leur actif on peut mettre des déraillements de trains militaires provoqués par des déboulonnages de rails sur la ligne PARIS - STRASBOURG (à EMBERMENIL et à LANEUVEVILLE aux BOIS ) de même que la mise en place des planches à clous sur la RN4 prés de la Forêt de MONDON aux passages des convois allemands dans la zone de "la BARAQUE ". Avec Gaston CARMENTRE, autre membre actif du groupe local de résistance, le Père DENIS récupère un side-car allemand qu'ils vont cacher dans le grenier de Julien MALGRAS le 5 septembre 1944. L'évacuation de pilotes de la RAF et de l' USAF tombés dans la région fait partie des actions du même groupe.

Le 3 Octobre 1944, les Allemands ordonnent l'évacuation de la population de FREMENIL tout d'abord vers HERBEVILLER, puis DOMEVRE et BLAMONT. Au cours de cette période, ils vont subir de nombreux bombardements et vivre dans des conditions difficiles et dangereuses. Le 18 Novembre 1944, les Américains libèrent BLAMONT,et les évacués de FREMENIL peuvent enfin retourner dans leurs maisons qu'ils vont trouver dévastées par les hordes soldatesques.
Le Père DENIS fait partie des premiers Fréménilois retrouvant leurs pénates. Dés lors il se met au travail pour redonner un minimum d'habitabilité à sa maison. Mais on retrouve chez lui son esprit de charité pour son prochain. Malgré sa modeste condition, il sait donner un coup de main, aider les personnes en difficulté. Chez les personnes âgées, il remet en état les fenêtres dont les vitres cassées laissent passer le froid, n'oublions pas qu' en cette fin Novembre 1944, la température est basse. Nous sommes en période de pénurie, on ne trouve plus de vitre, il masque les vides par des cartons. Bien des toitures sont abimées et il pleut! Il faut parer au plus pressé et le brave Père DENIS passe à l'action : remplacer les tuiles défaillantes sur la partie habitable. A sa manière, bien simplement, il se met au service de son prochain. Et nous retrouvons-là le trait de caractère de cet homme qui n'a qu'un but : l'efficacité.

Un dernier tableau : C'était pendant les années 1940. Une pauvre femme venait de mourir. La veuve MONTCOLLOT vivait avec un compagnon sans être mariée. Et ce couple de fait n'avait que peu de moyens. La Commune accepte un enterrement au cimetière, mais ne peut faire plus. Le Père DENIS intervient. Il fabrique lui-même le cercueil le plus simple qu'il soit. Il effectue la mise en bière. Il creuse "le trou" au cimetière et, sans aucun cérémonial, il assure avec l'infortuné et malheureux survivant l'enterrement.
Quand on mesure le chagrin que comporte le départ d'un être cher, quand on voit le geste généreux du Père DENIS dans un contexte fait d'indifférence, d'égoïsme... voire de mépris, on ne peut que dire à ce brave homme : CHAPEAU, Père DENIS, Vous nous avez donné-là une belle leçon.....

Le Père DENIS est décédé le 9 Février 1958 à FREMENIL à 67 ans. Une vie modeste certes, mais empreinte de charité, de générosité de coeur, de patriotisme.

FREMENIL peut être fière d'un habitant qui a su à sa manière, servir son Pays, rendre service autour de lui.



J.S Septembre 2008