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  • Du vieux clocher de Fréménil, la sonnerie de l'angélus s'envolait sur le village, portant son harmonie sur tout le finage (1) et même au-delà dans les paroisses voisines de Domjevin et de Blémerey qui s'éveillaient à leur tour. Bien peu de personnes savaient que la plus grosse cloche de la trilogie habitant le motet (2) avait pour nom de baptême "Marie-Élisabeth" du nom de sa marraine Marie Elisabeth Anna Mengin, son parrain était Jean Joseph Félix Adam, et c'est en 1896 que la cérémonie de baptême et d'installation de la jeune baptisée avait eu lieu dans le clocher paroissial. Depuis, au gré du temps qui passe et des événements, tristes ou joyeux, elle avait assuré son service de sonner angélus, messes, tocsins ou carillons. Elle faisait partie intégrante de la vie du village, rythmant ponctuellement les activités journalières.
    Mais qui était donc Marie Élisabeth Anna Mengin, sa marraine ?
  • Marie Elisabeth Anna Mengin avait 39 ans lors du baptême de la cloche qui portait son nom. En cette même année 1896, elle devait perdre son père François Nicolas Camille Mengin, âgé de 64 ans, fermier aisé qui vivait de ses rentes et qui avait été maire de la commune de 1870 à 1896. Héritière d'une vieille famille fréméniloise, elle avait vu le jour dans le pays de sa mère Marie Barbe Élisabeth Gérard, à Ancerviller le 23 mai 1857. L'accouchement auprès de la mère de la parturiente était une chose courante en ce temps-là. Son arrière grand-père Nicolas Mengin (1773-1854), maire de Fréménil de 1820 à 1829, avait fait bâtir la ferme qui était la base de cette famille de propriétaires agricoles et qui avait valu sa prospérité. Aujourd'hui encore, on remarque au linteau de la porte d'entrée de cette ferme (sise 9 Grande-Rue) l' inscription :
    18 NMG ♥♥ MTA 22

    qui signifie Nicolas Mengin - Marie-Thérèse Aubry avec datation de la construction 1822.
  • En face de cette ferme (16 Grande-Rue), une belle construction cossue avec un parc attenant était la propriété où résidaient François Nicolas Camille Mengin, son épouse Marie Barbe Elisabeth et sa fille Anna. Une belle grille en fer forgé en limitait l'entrée, cependant que toute la propriété était ceinturée de murs de maçonnerie de deux mètres de haut. Bien des personnes du village et des environs surnommaient la propriété "le château". Il est vrai que la demeure avait fière allure, tranchant avec les autres constructions du village, beaucoup plus modestes, avec ses deux marronniers majestueux flanquant son entrée et un sapin de plus de 12 mètres de hauteur dans le parc jardin voisin.
  • De sa prime enfance,, nous ne disposons que de peu de renseignements. Marie Élisabeth Anna Mengin a bénéficié d'un environnement familial aisé et plein d' attention pour l'enfant unique qu'elle était. Éducation rigide, enseignement particulier par des professeurs privés, pratique musicale, notamment du piano, et travaux de broderie et crochet lui furent prodigués par sa famille. Marie Elisabeth Anna Mengin avait 13 ans lors de la guerre de 1870. Elle a 43 ans en 1900 à la Belle Epoque et 48 ans au décès de sa mère survenu en 1905. Célibataire, répondant à une fière tradition d'une famille aisée et bien pensante, " Mademoiselle Mengin" était respectée par tous. Son esprit de charité l'orientait vers les personnes en difficultés que l'on qualifierait aujourd'hui "d'économiquement faibles". Son esprit religieux la faisait fidèle aux cérémonies paroissiales. Elle avait sa chaise réservée au fond de l'église près des fonts baptismaux, ce qui traduisait là sa modestie, accompagnée de sa fidèle Servante Émilienne Villeman. Aider la paroisse était dans son programme de vie et sa générosité se manifestait par des dons directs au curé en poste, des achats les plus divers. Ne lui doit-on pas l'harmonium qui constitue une première dans les villages environnants, les nombreuses statues : Sacré Coeur, Vierge Marie, Sainte Thérèse, les linges d'autel, les personnages de la crèche de Noël. Le lustre d'éclairage en cristal de Baccarat plein de "pendeloques" ( sorte de larmes qui pendaient sous chaque bougeoir) et terminé par une belle boule également en cristal, faisait partie de ses acquisitions pour l' embellissement de l'église. Ce luminaire d'exception a été définitivement endommagé en octobre 1944 pendant l'évacuation du village et l'occupation par les troupes allemandes puis alliées.
  • Qui ne se souvient de la distribution des oeufs de Pâques à l'issue de la cérémonie du jour ? Ah, quel heureux jour pour les enfants du village : "La Demoiselle" s'installait sur sa chaise à la porte de l'église sous les cloches et procédait elle-même à la distribution. Ces oeufs en sucre, finement décorés faisaient la fierté des gosses que nous étions, nos yeux brillaient de convoitise gourmande. La "Demoiselle" éprouvait une joie bien légitime à faire plaisir aux autres qui compensait sa solitude, elle qui n' avait pas d'enfant... Et là-haut, dans le clocher, les cloches, sa cloche, sonnaient, carillonnaient, sous la frappe experte de Lucien Carmentré.
  • Son dévouement pour les autres, on le retrouve dans la venue d'une "chère soeur" à Fréménil qu'elle obtint de la Congrégation des Soeurs de Saint Charles de Nancy. Ce sera Soeur Sabine qui sera affectée à la lourde tâche de faire le catéchisme, enseigner la couture et les conseils ménagers. La gent féminine du lieu doit beaucoup à cet enseignement précieux et gratuit, à une époque où l'on ne parlait pas de Service Social. La Soeur était logée et nourrie aux frais de " la Demoiselle".
  • En 1914, le canon gronde, elle a 57 ans.
  • "Le château" est réquisitionné pour abriter un commandement militaire. Les officiers apprécient cette vaste maison qui constitue un havre de paix relative à deux pas du front. Rappelons que le front de Lorraine s'est stabilisé pendant près de quatre longues années sur les hauteurs dominantes de la vallée de la Vezouze. Tous les villages situés sur la rive droite du cours d' eau furent évacués : Manonviller, Domjevin, Blémerey, Saint-Martin. Les lieux des combats avaient pour noms : Forêt de Parroy, Emberménil, Leintrey, Vého, Reillon. Le magnifique sapin situé dans le jardin allait constituer un observatoire de premier choix et une platetforme planchéiée avait été aménagée dans ses branchages ainsi qu'une antenne reliée au poste de radio (la TSF), émetteur récepteur sis dans les arrières de la Maison Carmentré (actuellement n° 7 Grande-Rue).
  • La période de paix de 1918 à 1939 se traduit par un calme reposant après l' épreuve de la 1ère Guerre mondiale. Le pays panse ses plaies, reconstruit les maisons détruites. Le "château" est l'objet d'un entretien suivi, cependant que jardin et parc sont confiés aux mains expertes d'un jardinier. Toujours dévouée, "La Demoiselle" n'hésite pas à assurer la formation musicale de quelques élèves et le "château" résonne des notes hésitantes mais cent fois répétées du "gai laboureur" sur le piano du lieu. La pratique religieuse permet la réalisation de magnifiques reposoirs lors de la célébration de la Fête-Dieu et celui situé devant la "Maison de la Demoiselle" rivalise avec ceux du reste du village.
  • 1938 voit des manoeuvres militaires dans notre village. La vie étant un éternel recommencement, une batterie d'artillerie stationne sur le terre-plein devant la maison de Mademoiselle Mengin avec quatre pièces de 105 dont les grosses roues sont équipées de palettes qui se veulent tout terrain.
  • 1939, voici de nouveau la guerre. Mademoiselle Mengin a déjà 82 ans. Les hommes sont mobilisés, "la Demoiselle" n'hésite pas à se mobiliser aussi. Chaque soldat du village va recevoir un colis confectionné avec beaucoup d' amour. Le rude hiver 1939-1940 sera l'occasion d'apprécier les passe-montagnes, les cache-col, les chaussettes et les gants tricotés par ses soins. Elle incite d'autres bonnes volontés à suivre son exemple, se chargeant des colis et des expéditions. Et 1940 voit la débâcle et les prisonniers dans les camps. "La Demoiselle" poursuit inlassablement son travail de fourmi charitable envers les prisonniers et leurs familles.
  • Quatre années de guerre vont passer. "La Demoiselle" subit cette épreuve sachant qu'il y a plus malheureux qu'elle sur terre : les gens des villes qui ont tant de mal à se nourrir, les prisonniers, ses chers prisonniers pour lesquels elle pense et prie... Les soldats sur tous les fronts...
  • Les combats précédant la libération du territoire se rapprochent et le front se stabilise depuis septembre 1944. Nous sommes en pleine bataille de Lorraine qui fait suite à la bataille de Dompaire dans les Vosges qui avait vu les chars de la 2` DB du Général Leclerc s'attaquer aux Panzers allemands. Les "Panthers" rescapés de cette bataille regroupés sur la vallée de la Vezouze, les forêts de Mondon et de Parroy décident une contre-attaque sur Lunéville. La 3ème Armée US du Général Patton et ses chars "Sherman" sortira victorieuse de cette bataille qui aura pour conséquences de nombreux dégâts au nord-est de Lunéville (zone d'Arracourt, Bures, Lezey, Réchicourt).
  • Les autorités allemandes décrètent l'évacuation de toute la population située dans cette zone à dater du 3 octobre 1944. Mademoiselle Mengin fait partie des évacués. Elle part avec sa fidèle servante sur le chariot de son fermier René Henry et les siens. Quelle épreuve pour une femme de 87 ans, étrangère aux campements de fortune, aux risques des bombardements et des mitraillages, à la rudesse des soldats allemands. Ils font étape à Herbéviller, Domévre, Blâmont. Ils logent dans les granges, dans les caves, et rarement dans un vrai lit. Enfin, le 18 novembre 1944, Blâmont est libérée par la 79° Division d' Infanterie US. Quelle joie pour tous, mais tous n'ont qu'une hâte : rentrer chez soi ! La rentrée sera effective le 24 novembre 1944. Quel spectacle de désolation de voir sa maison spoliée, livrée aux courants d'air, des trous d' obus et des flaques d' eau partout, plus d'électricité... Un grand nettoyage s' impose ! Et heureux qui peut encore s'abriter sous un toit, même percé par endroit !... Avec courage, " La Demoiselle" surmonte une fois de plus cette épreuve. Après avoir fait mettre hors d'eau "son château", consciente que les habitants du village n'ont plus qu'une église fortement endommagée, aux vitraux totalement détruits, où l'on ne peut plus célébrer la messe, elle fait aménager à ses frais une chapelle provisoire dans son grenier. La vie reprend peu à peu son cours. C'est l'époque de la reconstruction et de l'espoir en une paix durable enfin retrouvée. Fatiguée par une vie où elle s'est mise toujours au service des autres, "la Demoiselle" s'éteint le 20 novembre 1948 à 14 heures pour un repos mérité à l' âge de 91 ans. Il y a de cela un demi-siècle... Nous garderons d'elle le souvenir d'une personne charitable, empreinte d'une certaine noblesse, qui a marqué à sa façon son passage sur terre.
  • Sur le tombeau familial au cimetière de Fréménil, aucune marque particulière sur les personnages qui y sont enterrés. Puissent ces quelques lignes apporter la preuve que "la Demoiselle" a fait du bien lors de son passage ici-bas. Écoutez... la grosse cloche de l'église pense comme nous...
  • Encore une preuve de son action charitable : la donation perpétuelle que Mlle Mengin a fait à l'hôpital de Blâmont pour réserver un lit destiné à accueillir un malade de Fréménil, hébergement gratuit. Depuis cette donation, de nombreux Fréménilois ont bénéficié de ce service. Discrétion, mais efficacité... Merci " La Demoiselle"...
NOTES
  • (1) Finage : n.m. Territoire relevant de la juridiction d'un seigneur. Par extension, territoire communal paroissial.
  • (2) Motet : n.m. Église (de moustier : monastère).

Cet article a été rédigé par Jean SPAITE et publié dans la Revue Lorraine Populaire d'avril 1999, No.147
Photo de Lucien Carmentré ajoutée le 25.08.08